On n’est jamais toute seule

J’avais dormi à Searsport, dans le Maine, avant de prendre la direction le Nouveau-Brunswick. Arrivée aux douanes de Saint-Stephen, à l’heure du souper, j’ai oublié que j’arrivais en fait « une heure plus tard dans les Maritimes ». J’ai décidé que je dormirais à Saint-John, à un peu plus d’une heure de route de là. Rendue là, je me dis qu’en repérant l’endroit où se trouvait le traversier que je voulais prendre pour travers la baie de Fundy plutôt qu’en faire le tour par les terres, je sauverais du temps le lendemain matin. Et que j’aurais en masse le temps de trouver un endroit pour passer la nuit à Saint-John de toute manière.

Dans le stationnement du traversier, plusieurs motocyclistes, entre autres, attendaient le dernier départ de la journée, un quart plus d’heure plus tard. C’étaient pour la plupart des locaux, qui retournaient chez eux le dimanche soir. Un brin de jasette et hop! je décide drette là d’embarquer. Je cours acheter mon billet, embarque la moto dans la cale, l’attache avec les câbles (parce que des fois ça brasse beaucoup sur l’eau de la baie de Fundy), et me voilà embarquée pour la traversée vers Digby, Nouvelle-Écosse.

Je repère rapidement le bar (mais pourquoi un bar sur un traversier, d’ailleurs?) et l’endroit où je peux avoir un sandwich. J’avais complètement oublié de manger, ça m’arrive souvent quand je suis sur la route. Je prends des photos du superbe coucher du soleil en grignotant mon souper sur le pouce, quand un grand monsieur s’avance vers moi. « C’est à toi la moto rouge? Tu roules toute seule? Cool! » Je fais oui de la tête. « Tu connais Icar, la piste de course? J’ai déjà coursé là, avec Duhamel père ». Il a dès lors toute mon attention. Trois quarts d’heure plus tard, on jase encore. Son histoire est passionnante!

Y a Cécile et son mari, assis tout près de nous. « La p’tite, prends mon adresse. Quand tu reviendras dans le coin, tu viendras chez nous. La porte est jamais barrée. Tu ouvres, et si t’entends des bruits bizarres, attends un peu sur la galerie avant d’entrer. Ça dure jamais longtemps notre affaire! » J’ai tout de suite aimé le rire communicatif de Cécile! Y a aussi un autre couple, à peu près de mon âge. Lui vient du Québec, elle de Nouvelle-Écosse. Je reconnais tout de suite dans ses yeux à elle la lueur de petite fille tannante et on connecte tout de suite. Dans le temps de le dire, on est passées par-dessus la corde, au bout du bateau, qui dit bien « ne pas passer » et on rit comme des gamines en se prenant en photo dans les cordages, avec sur la tête un chapeau qui traîne par là. Le flash de nos téléphones attire l’attention du capitaine, qu’on voit rire de nos pitreries dans la fenêtre de sa cabine, avant de lancer un coup de sa corne de brume.

Le soleil est couché et j’en ai fini depuis longtemps avec mon sandwich et mes nouveaux amis, quand je réalise que je suis sur le bateau depuis deux heures, et qu’il reste encore au moins une heure avant d’arriver à Digby. Et que je suis une heure plus tard (quoi?!?) dans les Maritimes! Ça signifie que quand je toucherai terre, il sera presque minuit. Que je devrai dormir à Digby parce que je n’ai pas assez d’essence pour me rendre au prochain village. « Y a des bed and breadkfast à Digby? » « Y en a trois, mais bonne chance. Ils sont sûrement tous plein à cette heure. » Pas de panique: j’ai mon kit de camping. Je vais m’arranger. C’est loin d’être la première fois que je me mets dans le trouble.

Je débarque et je me retrouve tout de suite seule avec moi-même. Dans le brouillard (ah c’était pour ça finalement la corne…). Les deux premiers bed and breakfast que je croise affichent no vacancy. Le troisième est une grande maison en bois qui pourrait paraître accueillante, mais pour l’instant je ne vois que le brouillard sur la baie, en arrière-plan, et je n’entends que le grincement de la pancarte dans le silence de la nuit. Je suis au Come from away Inn. Le nom sonnerait romanesque, en d’autres circonstances, mais il me rappelle, tout de suite là, l’histoire de Hotel California (…but you can never leave!). Le gaz vient de coller pour mon imagination et me voilà partie dans les pires scénarios, dignes des plus grands films d’épouvante. Et c’est là qu’un type sort du brouillard, dans le côté de la maison, mesurant quelque six pieds douze pouces (il est grand comme ça dans mon scénario).

« What do you want? » J’avale difficilement ma salive avant de répondre: « You have a room left? » Je vois dans la lumière un large sourire apparaître sur son visage: « Yes I have a room left! Oh you’re from Quebec, welcome! Follow me! » Et là je me remets à respirer…

Je me souviens d’une jolie chambre, du petit balcon où j’ai jasé pendant un bout de temps avec le propriétaire, le lendemain avant de reprendre la route. Du soleil étincelant sur la baie de Fundy, du très joli petit village de Digby et du sourire des gens de la place. Mais ce dont je me souviens le plus, ce qui reste gravé dans ma mémoire, c’est l’accueil chaleureux du propriétaire, de l’immense table autour de laquelle prennent place d’autres voyageurs aussi heureux que moi d’être là, à ce moment précis, à échanger sur leurs voyages, leurs aventures, et à déguster cette nourriture que le propriétaire a préparé lui-même.

Et j’ai repris la route vers le prochain village au sud (j’avais assez de gaz en fin de compte), avec un large sourire, prête à découvrir la Nouvelle-Écosse.

http://www.comefromawayinn.com/

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